22 mars 2015, 13:50
Je n'ai malheureusement pas de lien puisque le texte suivant a été pris sur une page privée de Facebook d'un forum européen de croisières. Triste comme lecture... Texte de madame Sabine Fontanier.
"Partir en croisière, c'est embarquer pour une parenthèse magique, de luxe, de splendeur, de découverte. Pendant des mois, on attend la date, on se prépare, on cherche les photos sur internet, les conseils et les astuces sur les groupes de croisiéristes, on s'organise... J'ai lu et relu, au moins 50 fois la liste de toutes les excursions disponibles à chaque escale... A Tunis, notamment. Première fois hors d'Europe, première opportunité d'avoir un aperçu de l'Orient.
A ce moment là, mes parents pensaient rester au bateau et partir en excursion seule ne me dérangeait pas, d'autant qu'à Tunis se trouve un des plus beaux musées du monde, le Louvre Tunisien, le Bardo et ses mosaïques. Pour être raisonnable, je n'ai pas réservé la sortie en même temps que la croisière et, au final, la veille de l'escale, avec le beau temps d'annoncé et la décisin de mes parents de venir avec moi, nous avons finalement opté pour le site de Carthage et la visite de Sidi Bou Saïd...
Le jour J, tout se passe à la perfection, on découvre des vestiges magnifiques (moi, les vieilles pierres, j'en raffole!), un guide formidable, qui enseigne également à l'université de Tunis et qui transmet véritablement sa passion et son amour pour son pays avec force d'anecdotes et d'échange avec le groupe de visiteurs. Dans le bus du retour, on remarque pas mal de militaires sur le trajet, bien sur, mais pas de quoi s'inquiéte, après tout, nous passons prés du Palais Présidentiel et c'est peut être ordinaire...
De retour au bateau, pareil, tout semble normal, je prend même le temps de me faire faire un tatouage au henné au terminal avant de rejoindre la cabine puis la cafétéria. Là, on saisit quelques bribes de conversation, on comprend qu'il est arrivé quelques choses … mais quoi ? Un détournement d'avion ? Une strar décédée ? Direction la cabine et BFM...
Des terroristes ont ouvert le feu sur des touristes au musée du Bardo...
Première secousse.
A l'écran, on voit des gens courir... l'autocollant blanc et bleu, sur les vestes de ses gens est bien reconnaissable, pour nous... nous portons encore le même à cet instant.
Deuxième secousse.
Nous parvenons à envoyer des sms à nos proches, leur assurant que nous sommes en sureté et que tout va bien.
Les premières nouvelles sont vagues, bien sur... on se dit que tout ira bien, on a aucune certitude et la journée continue.
Nous devions quitter le port vers 17 h mais rien ne se passe, on entend pas les moteurs, on ne sent pas les secousses habituelles. Plus tard, depuis la cabine, nous entendons des sirènes, sur le balcon, nous voyons arriver plusieurs bus, escortés par des jeeps militaires. Les survivants sont, enfin, de retour. On espère que tout ira bien, qu'il n'y aura rien de plus. Spontanément, les gens aux balcons et sur les ponts applaudissent, nous saluons l'arrivée des rescapés, nous leur disons notre compassion, notre émotion. Pour autant nous ne sortons pas de la cabine, ne voulant pas aller espionner ce qu'il se passe dans le hall et leur laisser l'intimité et le calme dont ils ont, certainement besoin.
Une annonce tombe, plus tard, au moment du repas, nous ne partirons pas tout de suite … et les regards s'échangent, les premiers murmures montent. On regarde avec plus d'acuité les places vides à table car, déjà, à ce moment là, on sait qu'il y a des morts et des blessés au musée mais était ce des gens du bateau ou du Costa ou d'autres touristes ?
A la table voisine de la notre, un groupe de belges, le monsieur nous explique qu'il était au Bardo, parti seul avec deux personnes de sa table, tandis que sa femme avait choisit une autre excursion. « J'ai senti les balles et l'odeur de la poudre, je n'ai rien, je ne sais pas pourquoi... la dame en face de moi a pris une balle dans le ventre, le monsieur dans la jambe, on a été séparé, un instant ils étaient là et après, non »... Cette dame, nous l'apprendrons le lendemain, est décédée, son mari, hospitalisé dans un état grave.
La soirée continue, le spectacle et les animations sont annulées, nous regagnons la cabine, oppressés, inquiets... le bateau semble si calme et tellement immobile.
Au petit matin, le Splendida lève l'ancre. Journée en mer. Une réunion est organisée au théâtre, en présence du capitaine et du staff. Nous avons confirmation du nombre de morts, de blessés et de gens, à ce moment là, disparus, de chaque nationalité.
A la fin, des personnes prennent la parole, en Italien d'abord, en Espagnol puis en français... les rescapés d'hier, ce que nous avons applaudit. Ils racontent, encore bouleversés, anéantis, ils racontent comment ils ont été séparé de leur guide et comment le guide de Costa les a pris en charge, refusant de les abandonner parce qu'ils n'avaient pas la même étiquette, ou, comme cette dame française qu'ils étaient 15 français dans le bus, ce matin... qu'après l'attaque, ils n'étaient plus que trois, qu'ayant perdu leurs affaires, c'est un chauffeur de taxi tunisien qui les a pris en charge, pour les ramener en port, gratuitement bien sur... mais qu'ils ont du rester de 14 à 18h au pied du bateau vu qu'ils n'avaient par leur pass de croisière pour s'identifier. Si nous l'avions su, nous aurions put leur apporter une veste, une présence, ce dont ils ont manqué, car dans l'affolement, la priorité était de "compter" les gens, pour savoir qui manquait à l'appel, ce qui se comprend du point de vue rationnel mais qui leur a fait tant mal, à eux, plongé dans l'horreur.
L'émotion est forte, tout le monde pleure, tout le monde partage leur colère, leur désarroi... La vérité c'est qu'il n'y avait pas de « procédure à suivre », pour un cas comme celui là, le staff n'était pas préparé et l'écoute a manquée pour ces gens dans les premières heures. Le commandant, malgré les remontées a fait face avec dignité et empathie, alors que certains tentaient de reprendre le micro aux rescapés, il a insisté pour qu'ils puissent s'exprimer et vider leurs cœurs. Je pense qu'il avait conscience qu'ils en avaient besoin, même si lui même n'avait pas de réponse miracle à leur donner. Il a d'ailleurs fini en larmes (et malgré ce que certains ont put dire, je ne crois pas à de la comédie) en disant qu'il n'était qu'un homme, que malgré toutes ses longues années d'expérience, il n'avait jamais été confronté à une telle situation et qu'il était profondément désolé si les personnes ayant vécu l'horreur du Bardo avait put souffrir encore d'avantage une fois revenues au bateau.
Que dire d'autre ? La journée suivant le drame, nous étions en mer, une annonce fut faites dans la matinée comme quoi les communications téléphoniques seraient gratuites jusqu'au soir afin que tout le monde puisse contacter ses proches. Plusieurs personnes concernées par l'attentat sont descendues le jour suivant, à l'escale de Barcelone pour rentrer dans leurs foyers. De notre coté, la journée en mer fut un peu dure, mentalement, on ne pouvait pas ne pas tourner nos pensées vers Tunis, on continuait à guetter les informations sur BFM. A Barcelone, nous sommes sortis en ville, quelques heures, pour se changer les idées, découvrir la ville, puis au retour c'était déjà l'heure de faire les bagages, de préparer le retour...
Ce matin, sur le pont du Splendida, à Marseille, ayant récupéré du réseau et la 4G, première connexion à Facebook et là, une évidence... nous préparions à rentrer chez nous, à retrouver la maison... mais tous n'auront pas eut cette chance.
On ne peut prévoir l'imprévisible, on ne peut tenir la compagnie ou l'équipage pour responsable, les seuls coupables sont les fous qui veulent précipiter la Tunisie dans le chaos, qui savent que ce pays refuse l'intégrisme de Daech et autres cliques de meurtriers, que la Tunisie s'est battue pour sa liberté et pour la démocratie et qu'elle veut s'en sortir... mais pour cela, ce pays compte sur le tourisme et frapper des touristes c'est s'assurer de tuer l'économie tunisienne, c'est plus de misère, plus d'insécurité, plus de pauvreté et donc un sol fertile pour leur guerre innommable. Ces gens là ont gagné, d'ors et déjà... MSC et Costa ne feront plus escale en Tunisie pour au moins un an.
A la mémoire de ceux qui ne reviendront pas de ce qu'ils pensaient être une pause merveilleuse, à ceux qui ont tendu la main aux personnes en danger, sauvés des vies ce jour là ou simplement donné une bouteille d'eau, un téléphone, à ceux qui, en Tunisie, combattront l'intégrisme et à l'extraordinaire équipage du Splendida, les serveurs, le personnel de cabine, les gens dans les bars, tous inquiets pour nous, tous, tout aussi douloureusement proches dans ces instants... pleins de pensées et la certitude de ne jamais rien oublier de la semaine qui vient de s'écouler."